Le photographe Yves Jeanmougin dans son atelier de la Friche la Belle de Mai à Marseille.

Le Photographe

Tout commence par une attention. De celles qu’on nomme petites, discrètes ; les plus touchantes. L’intention ? Le mobile ? Ils sont presque oubliés. Le regard d’Yves Jeanmougin : juste l’appareil sur le cœur. Alors tous ceux-là, graves, rieurs, timides ou forçant la note, pourquoi lui auraient-ils refusé l’échange, le regard en retour ? C’est qu’il en a passé du temps avec les gens d’ailleurs étiquetés « quart monde », « communautés », « prisonniers », « internés »… Combien de temps pour un art fugitif ? Un an, deux ans, plusieurs semaines à suivre le sablier des gestes, toujours décalé de l’heure officielle, à remonter la mémoire en miettes, à retracer l’exil intérieur, puis soudain FACE, le photographe jette son éclair et la lumière témoigne.

Dans l’intervalle des heures, le photographe (comment s’appelle-t-il déjà ?) a glissé l’intuition. Une intuition ? Peu de chose, une simple trace en noir et blanc, mais ça ne va pas nous lâcher. Tu viens de loin et j’ignore ton nom mais te voilà face à moi par la photo-souvenir et je me souviens de toi. Ainsi nous voici face à face, l’oublié, le photographe qui s’efface et moi qui m’absente dans cette attention éperdue. Un seul être face qui perpétuellement s’efface par la même attention intuition d’autrui. Est-ce que la photographie se nomme amour ?

Quand il se souvient du passé, des longues heures à attendre ensemble, quand il prend dans ses mains la poignée de photo éditées, le photographe pleure un peu. Il ne sait pas parler de lui, il dit effacé oublié et tous les appareils photo dans la chambre obscure le regardent en riant, et lui, baisse les yeux.

Véronique Beau
17 janvier 1992