Qantara et La Pensée de midi
rendent compte de l'ouvrage

Couverture du livre Casablanca


Yves Jeanmougin, Corniche, Casablanca

Dans la beauté du présent

Immersion dans Casablanca, ode à « sa » ville d’Yves Jeanmougin, ou l’art de la narration visuelle : le beau fruit d’un travail de terrain débuté en 1997.

Le narrateur de Je te haïrai si je peux, nouvelle de Youssef Fadel traduite de l’arabe par Abderrahmane Tenkoul, n’est pas optimiste : « Je jette un coup d’œil sur la vitrine de la librairie. Quelques cahiers, des récits de voyage et de vieux livres de philosophie, que j’ai lus et relus maintes fois. […] Moi-même, je ne m’y intéresse plus, je n’attends plus d’acheteurs, je n’attends aucun miracle. »

Or, le miracle survient et c’est ce livre à l’incipit désenchanté, c’est le magnifique album de photographies d’Yves Jeanmougin, Casablanca.

Océan des possibles

Jeanmougin est natif de Casablanca et c’est en frère de sang à peine imaginaire qu’il raconte visuellement la ville et ses gens, enfants, adolescents, vieillards, mariées, marieuses, porteurs de rêves ou d’eau, ou de bidons d’essence, ou de tee-shirts frappés du logo d’une marque de whisky tandis que d’autres sirotent un thé à la menthe.

Casablanca est un livre d’amoureux, « source de mes plaisirs et de mes tourments infinis » dit d’elle le romancier Youssef Fadel. Yves Jeanmougin déploie pour nous tous les paysages humains de la capitale économique du Maroc. Il sonde les reins et les cœurs de la mégapole et nous découvre la plasticité espérée des destins, la violence des confinements et la pureté des rêves sauvegardés. Casablanca est un album d’une troublante beauté, avec quelque chose d’irréductiblement véridique, un beau livre solaire et libre, ouvert sur un océan de possibles.

Salim Jay
Qantara n° 67, printemps 2008, Institut du monde arabe


Yves Jeanmougin, Marabout de Sidi Abderrahmane, Casablanca

L’étoffe d'un songe

Un enfant de Casablanca renoue avec sa ville et l’apprivoise du regard après des heures et des années passées à observer sa permanence, venue de l’enfance, et sa métamorphose, provoquée par les soubresauts du monde contemporain. Il y a une infinie tendresse dans les photographies d’Yves Jeanmougin. Le choix du noir et blanc ne donne que plus de force, de grain et de relief pour nous raconter sa ville. Pas de volonté d’appropriation ni d’inutile nostalgie dans ces images, plutôt le choix d’une distance complice, d’une proximité assumée qui vient d’une relation à l’ailleurs, d’un là-bas qui fait partie de soi et qui n’est pas, ou plus, chez soi… Le grand format nous fait pénétrer dans les tours et les détours de la ville, mais sans intrusion. On y trouve plutôt la force d’une évidence, d’un éclat lumineux, d’une patience maîtrisée pour saisir l’instant qui fait sens. Toutes ces images sont faites de vie et de chairs. Beaucoup de portraits, en groupes ou isolés, des rues, des places, le rivage et l’Océan, le sel et le souffle, des extérieurs plutôt que des intérieurs, mais jamais de décors.

À suivre les déambulations du photographe dans Casablanca, on vibre avec lui, on partage ses élans, son enthousiasme et parfois sa tristesse, son étonnement toujours devant cette profusion de vie, à l’heure où les rues des villes d’Europe semblent exténuées, habitées par le seul théâtre de la marchandise. Regarder la ville, tutoyer la mer, jouer encore et encore malgré la pauvreté et la précarité toujours là, à proximité… Il faut s’abandonner à ce désir d’images d’Yves Jeanmougin. Il trouve dans ce très beau livre l’étoffe d’un songe aux yeux grands ouverts.

Thierry Fabre
in « Le Mépris »
La Pensée de midi n° 24-25, mai 2008, Actes Sud


yj@yvesjeanmougin.com

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